La Pragmatique des images

Conférence du du 8 décembre 2016

Claude Bailblé, ex-Maître de Conférences à l’Université de Paris VIII, et intervenant dans les écoles professionnelles, est titulaire d’un doctorat en Sciences de l’Art [« La perception et l’attention modifiées par le dispositif cinéma »]. Il prépare une publication sur la pensée imageante appliquée aux films et collabore à la Revue Documentaires.

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tournage de M le Maudit
 

La pensée imageante (visuelle et auditive) est autant à l’œuvre au tournage, au montage qu’à la projection…

Claude Bailblé explique qu’ayant enseigné le cinéma dans les écoles professionnelles, il a du adapter sa pédagogie et sa recherche à la demande des élèves-praticiens, très désireux de comprendre les mécanismes qui sous-tendent la mise en scène des films – mécanismes souvent absents du discours critique comme des savoir-faire instrumentaux – afin de les appliquer à leurs propres essais filmiques. En s’inspirant de la pragmatique du langage – « ce qui est transmis va bien au-delà de ce qui est dit ! » – il tente de construire une pragmatique des images – tant visuelles qu’auditives, soit in soit off – qui viendrait compléter la partie dialoguée des films. Il propose ainsi de réfléchir sur la pensée en images, celle-ci étant un outil finalement très utilisé par les cinéastes dans (et hors) leurs films.

L’intervention porte donc sur les concepts principaux de la pensée imageante :

  • Le lieu (décors visuel et sonore), comme champ de possibilités, comme préréglage des expectations et des postulations… La mémoire du spectateur est déjà en activité, dans l’attente de ce qui va suivre.
  • Les affordances des objets –leurs propriétés pratiques– sont également amenées au bord de la conscience : les assemblages d’objets, les écarts de forme et de regroupement « parlent » silencieusement.
  • La résonance motrice, système de lecture du corporel (les neurones-miroirs, cinq vitesses de lecture). Le jeu d’acteur est instantanément ressaisi, en quelque sorte incorporé par le spectateur.
  • Les inférences de l’action (liées au mouvement des corps et à la mise en jeu des objets) élargissent le présent en l’insérant dans la chaîne des causes et des conséquences, avec les intentions associées.
  • L’amorçage (le temps de comprendre) et la résonance (le temps de s’émouvoir) : deux contraintes temporelles en opposition… L’amorçage (le choix d’un moment significatif) conduira au temps narratif condensé, resserré, elliptique. La résonance mènera au temps prolongé et ajusté des émotions.

Et sur leur emploi cinématographique :

  • Le montage (multiplexage des amorces) : durée, grosseur de plan, axe, mouvements de caméra…
  • L’enchaînement des plans : fluidité formelle des raccords, implications logiques, connecteurs discursifs au passage des cuts, mais aussi effacement de la mise en scène. Le film semble dirigé par la conduite des personnages et non par la volonté ou les intentions d’un metteur en scène.
  • L’horizon d’attente : le spectateur en sait [plus-autant-moins ?] que les personnages : la tension dramatique entretient l’intérêt, le désir de découvrir la suite.
  • La dramaturgie : balance nécessaire entre prévisible et imprévu. Conflits, climax et dénouement. La stricte réalisation des inférences portées par les personnages installerait l’ennui ; un déroulement toujours imprévisible et non-préparé installerait la confusion et l’incompréhension du public.
  • Pôles narratifs : situation, personnage, subjectif (une autre interprétation de l’effet Koulechov). La multiplication des aspects augmente la lisibilité de la scène, favorise l’identification et l’empathie, donne accès aux états internes des protagonistes.
  • Les trois montages : vertical , horizontal et sagittal.

Claude Bailblé s’appuie en particulier sur l’analyse du début de M le Maudit de Fritz Lang, séquence dans laquelle il pointe les mécanismes préconscients suscités chez le spectateur et souligne l’importance de la co-construction du spectateur avec le film. Ainsi, par exemple, lorsque sonne  la cloche de l’école, il met en évidence un syllogisme auditif : dans l’appartement où la mère attend sa fille, la cloche s’entend moins forte, ce qui indique que l’école n’est pas si loin, et donc… qu’Elsie sera vite revenue à la maison. De même, il montre comment le ballon, en s’immobilisant au même endroit de l’image que l’assiette vide d’Elsie, fait jouer un raccord de substitution qui indique avec force la mort de la fillette. Il propose ensuite de voir le début de M, remake de M le Maudit réalisé par Joseph Losey, afin de mettre en évidence la balance différente entre explications dialoguées (voire surjouées) du remake et le caractère préconscient mais pourtant très efficace de la pensée imageante dans la version d’origine.

Il s’appuie ensuite sur le court-métrage Before Dawn (Bàlint Kenyeres, 2005), pour examiner la question du rythme dans un plan séquence – sans paroles ! – de onze minutes. Le visage, comme haut-lieu de l’intériorité est enfin questionné grâce à une étonnante séquence en gros plan de Beppie (documentaire de Johan van der Keuken, 1964), où la spontanéité et la transparence excellent comme rarement dans la fiction.

Pour conclure, Claude Bailblé souligne cette difficulté inhérente à toute création, à savoir : poser consciemment des éléments de mise en scène dans le flux narratif, éléments qui devront cependant rester préconscients pour le spectateur, afin qu’il puisse intensément s’impliquer et s’approprier le film, en complétant et imaginant … bien au-delà de ce qu’il perçoit.