Le projet

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La création collective au cinéma :

Coopération et création collective au cinéma : l’équipe de film

Qu’est-ce qu’une équipe de film ? Ce programme de recherche vise à analyser le champ des formes de coopération dans la création cinématographique et audiovisuelle. Ce champ va aller d’une pratique dite « auteuriste », c’est-à-dire une gestion personnelle des étapes de production d’un film et des tâches de réalisation, jusqu’à un fonctionnement industriel – soit une organisation collective et une division stricte du travail de production et de postproduction. Loin de chercher à maintenir l’idée illusoire d’une opposition entre ces deux pôles dans le champ de la création, il s’agit au contraire de mettre en lumière la complexité, la variabilité et la richesse des formes de coopération présentes au sein des équipes de film.

À travers un travail de collecte de témoignages et d’observations comparées des pratiques de production existantes dans le monde, ce programme vise à éclairer les différents mécanismes de collaborations, rapports de forces, arbitrages qui sous-tendent, organisent et façonnent les modalités d’organisation du travail collectif. On s’efforcera, notamment, de mesurer le poids des différents déterminismes (techniques, politiques, sociaux, culturels, et pas seulement économiques…) dans l’évolution des pratiques de travail collectif.

Nous nous proposons de questionner plus particulièrement la notion de collectif cinématographique dans son rapport à la création. Si, dans ce qui est maintenant une tradition culturelle française soutenue institutionnellement et équipée juridiquement, l’acte de création cinématographique est habituellement réservé à l’auteur entendu comme étant le réalisateur, l’évolution de l’industrie cinématographique conduit aujourd’hui à valoriser, y compris en France, la place et le rôle des partenaires de l’expression (scénaristes, acteurs, opérateurs, décorateurs, techniciens du son, monteurs, producteurs, etc.). La coopération nécessaire à la genèse et à la réalisation de l’œuvre cinématographique commence ainsi à être largement prise en considération. À l’exploration des traces du travail de l’auteur se combine de plus en plus souvent l’exploration des modalités de coopération technique qui, hier comme aujourd’hui, lui ont permis de réaliser une œuvre, qu’il la revendique en son nom propre ou qu’elle prenne la forme explicite d’une collaboration. Le programme de recherche proposé portera donc sur l’articulation entre créativité stylistique et organisation industrielle, investissement personnel et fonctionnement du collectif cinématographique, singularisation esthétique et répétition technique.

Création collective et organisation industrielle :

Les travaux fondateurs de Bordwell, Staiger et Thompson, prolongés notamment par ceux d’Allen et Gomery, ont décrit avec précision les principales évolutions dans les modèles d’organisation des studios hollywoodiens à l’âge classique. Si ces travaux ont permis d’appréhender les structures qui organisent la production, il leur a souvent été reproché d’ignorer les spécificités de la production d’un objet artistique. Qu’il s’agisse des studios hollywoodiens ou d’autres structures de production industrialisée comparables, l’analyse du fonctionnement concret des équipes de création, ainsi que l’observation des interactions entre les différents créateurs, devraient permettre d’offrir des éclairages sur l’apparente contradiction entre standardisation des pratiques et création artistique. Ce travail permettrait notamment de réinterroger l’idée, aujourd’hui largement partagée, d’«industrie du prototype» : la standardisation des pratiques collectives doit-elle être nécessairement pensée en tension avec la singularité de l’œuvre d’art ? Symétriquement, peut-on vraiment considérer que le workflow normalisé laisse toujours une place à l’unicité du prototype ?

Équipes et métiers :

S’inscrivant implicitement ou explicitement dans la lignée de la sociologie américaine des arts — Howard Becker, Les mondes de l’art, 1982 — et des professions — Andrew Abbott, The System of Professions. An Essay on the Division of the Expert Labor, 1988 — les récents développements de l’histoire socio-technique des métiers du cinéma (voir notamment, en français, le n° spécial de 1895 « Pour une histoire des métiers du cinéma, des origines à 1945 » et le n° 155 de CinémAction « Les métiers du cinéma à l’ère du numérique », ainsi que les webdocumentaires réalisés pour l’Observatoire des métiers de l’audiovisuel et le Centre Pierre Naville) –– ont largement démontré le caractère éminemment instable et fluctuant des découpages par métiers, conduisant également à cette certaine confusion, le même terme pouvant désigner des réalités très différentes selon les pays ou les époques. Dans quelle mesure ces reconfigurations permanentes induisent-elles des recompositions des logiques collectives ? Peut-on imaginer une histoire de l’équipe de film ? Dans une perspective comparatiste, nous nous proposons d’appréhender cette hétérogénéité en faisant dialoguer des spécialistes d’époque et d’espaces divers, afin de voir s’il est possible de faire émerger des modèles, ou encore de périodiser les différentes modalités de fonctionnement du collectif filmique.

 

 

 

What is a film team? This research programme aims to analyse the different forms of cooperation in cinematographic and audiovisual creation. This field ranges from a so-called « authorist » practice, i.e. a personal management of the different stages of film production, to an industrial organisation, implying a strict division of labor during the production and post-production processes. Far from maintaining an illusory opposition between these two poles, we wish, on the contrary, to highlight the complexity, variability and richness of the different forms of cooperation within film teams.

Through a process of recollection of testimonies, and of comparative observations of production practices existing throughout the world, this programme aims to shed light on the different mechanisms of collaboration, power struggles and arbitrations that underlie, organize and shape the different ways collective work is organized. We will particularly focus on the weight of the various determinisms (not only economic, but also technical, political, social, cultural…) in the evolution of collective work practices.

We wish to apprehend film collective more particularly in its relation to creation. Indeed, while French cultural tradition tends to identify the act of cinematographic creation with the author, understood as the director, the evolution of the film industry is now leading to a better recognition, including in France, of the place and role of the different partners of expression (scriptwriters, actors, operators, set designers, sound technicians, editors, producers, etc.). The cooperative process implied by the achievement of a cinematographic work is thus beginning to be widely taken into account, the analysis of the author’s personal expression being increasingly combined with the exploration of the modalities of technical cooperation that have enabled him to produce an artwork, whether he claims it in his own name or whether it takes the explicit form of a collaboration. This research programme will therefore focus on the articulation between stylistic creativity and industrial organisation, personal investment and the functioning of the film collective, aesthetic singularisation and technical repetition.

Collective creation and industrial organization:

The founding work of Bordwell, Staiger and Thompson, followed, among others, by Allen and Gomery, accurately described the main developments in Hollywood studios’ organizational models during the classical age. While these works have allowed us to understand the structures that organize production, they have often been criticized for ignoring the specificities relating to the production of an artistic object. Whether in Hollywood studios or other comparable industrialized production structures, the analysis of the concrete functioning of creative teams, as well as the observation of the interactions between the different creators, should shed light on the apparent contradiction between the standardization of practices and artistic creation, allowing us to reexamine the widely shared idea of cinema as an  » industry of prototype « . Should the standardisation of collective practices necessarily be considered as being in tension with the singularity of the artwork? Symmetrically, can we really consider that the standardized workflow always allows the elaboration of a unique prototype?

Teams, craftworks and professions

Following on, implicitly or explicitly, American sociology of arts – Howard Becker, Art worlds, 1982 – and of professions – Andrew Abbott, The System of Professions. An Essay on the Division of the Expert Labor, 1988 – recent works in the field of socio-technical history of film professions (see the 1895 special issue « Pour une histoire des métiers du cinéma, des origines à 1945 » and CinémAction n°155, « Les métiers du cinéma à l’ère du numérique », as well as the webdocumentaries produced for the Observatoire des métiers de l’audiovisuel and the Centre Pierre Naville) have largely demonstrated the highly unstable and changing nature of the division by profession – the same term also refering to very different realities depending on the country or the moment. To what extent do these permanent reconfigurations induce recompositions of collective functioning? Can we write a history of the film crew? We wish to tackle this heterogeneity by bringing together specialists from different periods and places, in order to see if we can identify recurrent models, or to periodize the different ways in which the film collective operates.